Interview Ranson

Interview Ranson

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La publication du 18 septembre 2012 de Charlie Hebdo, portant sur la diffusion du film américain anti-islam sur la vie de Mahomet, a provoqué une immense polémique. Ranson, dessinateur depuis 20 ans au Parisien, est intervenu dans les médias pour défendre le droit à la caricature.

Le droit à la caricature est-il menacé ?
Ce droit n’est pas remis en cause mais il est certainement bousculé. Surtout lorsqu’on entend un premier ministre (ndlr : Jean-Marc Ayrault) dire qu’il faut lui trouver des limites. Les médias ont voulu donner dans le spectaculaire : Charlie Hebdo serait sorti sans qu’ils en parlent, il n’y aurait pas eu toute cette agitation. Nos confrères se sont dit qu’il y avait là une opportunité pour donner du sens à ce qui se passait dans les pays musulmans. Il fallait raccrocher la France à un émoi qu’il y avait ailleurs mais dans lequel elle n’était pas impliquée et dans lequel Charlie-Hebdo ne voulait pas non plus s’impliquer.

Il n’y a donc aucun tabou ?
Non, tant qu’on n’est pas mal intentionné. Ce film n’est pas une caricature. C’est de la propagande, un acte de guerre contre l’islam de la part d’une bande d’illuminés. Mais, il est tout aussi aberrant pour les représentants auto-proclamés de l’islam de vouloir s’en prendre à l’occident pour ça. La reproduction des caricatures représente le droit de rire d’une situation qui nous touche. On ne peut pas nous interdire de rigoler. Si je caricature les homos, je ne veux pas tomber dans les stéréotypes homophobes : le dessin homo doit faire rire les homos, le dessin juif les juifs et pareil pour les musulmans. Comme Charlie, je pense qu’il faut banaliser l’islam, banaliser toutes les religions car nous vivons entre gens différents.

Pour reprendre votre réflexion sur Ayrault, le droit à la caricature a-t-il des limites ?
Oui, elles existent déjà, celles de la Justice. Il y a des lois sur la diffamation qui s’appliquent, certes avec davantage de tolérance pour les dessinateurs, et qui restent incontournables et intangibles. On ne peut pas insulter les gens mais, en tant que dessinateur, on peut les ridiculiser et, en poussant à l’extrême une phrase ou une situation, les caricaturer.

Charlie Hebdo se défend d’avoir voulu faire un coup éditorial. C’est pourtant le cas ?
Leur boulot est de faire un journal drôle et choquant. Eux aussi sont dans une logique de performance : trouver un sujet qui marche et se vende.

Et dans ce numéro, ont-il fait du bon boulot ?
J’adore certains dessins comme celui sur Intouchables. Ils déconnent sur un film dont je ne comprends toujours pas l’engouement. J’aime aussi celui se référant au Mépris de Godard ; c’est tellement incongru de voir Mahomet cul nul, ressortant la réplique de Bardot. C’est un décalage : le film sur l’islam qui choque aujourd’hui et les fesses de l’actrice qui avaient bouleversé le monde étriqué de 1963. L’allusion à la Une de Closer sur les seins de la princesse Kate m’interpelle : ils ont eu un procès mais pas d’émeutes. Ce genre de presse est autrement plus cynique et déshonore le métier car elle fait ses choux gras des mauvais sentiments des gens.

Comment se passe votre travail au Parisien ? Vous n’avez pas publié de caricature ?
Le journal a traité le sujet mais n’a pas souhaité me laisser m’exprimer. C’est mon contrat avec eux : je leur donne mes dessins et ils choisissent celui qui leur convient. J’ai, au sein de la rédaction, une grande liberté mais suis heureux d’avoir des gardes-fous car j’aime la contrainte. Je travaille comme un journaliste : je réfléchis au sujet, le déconstruis, me creuse la cervelle pour trouver un angle. C’est un défi, une exigence intellectuelle. Tel Shérazade dans Les Mille et une nuits, je ne survis que parce que j’ai tous les jours quelque chose à raconter… Mais en fait mon véritable défi, c’est ma patronne : elle me paie mal, alors je sabote l’outil de travail.

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