Cirque : Un amour d’enfants de bohème

Cirque : Un amour d’enfants de bohème

//Reportage

Un petit chapiteau au nord de Paris, entouré de caravanes, une chèvre dans son enclos, des enfants qui courent après les chats : le cirque tzigane Romanès a toujours ses portes ouvertes. Aucun souci de réussite sociale, mépris de la mode, croyance en dieu très forte, société matriarcale sont les signes distinctifs de l’âme gitane. Rejetés par les sédentaires, ces nomades vivent en tribus et conservent malgré tout leur identité et leur liberté.

L’odeur du café flotte dans la roulotte. Maria et Lenuta épluchent des légumes et préparent des boulettes de viande pour le déjeuner. A côté, Rosa prend son cours de guitare. Blonde et lumineuse, à 13 ans, elle sait aussi chanter, danser, jongler avec des boules de feu et s’envoler sur son trapèze. C’est tout naturel : elle est la cadette d’Alexandre et Delia Romanès.

Face au chapiteau de l’unique cirque tzigane européen, la cuisine est le centre névralgique du campement. On mange, on se détend, on discute, on se dispute, on rit… beaucoup. Une quarantaine de parents, frères, sœurs, oncles, tantes, cousins vivent ensemble. Quatre générations, une famille, une troupe réunie autour de la musique et de l’acrobatie. Mais surtout par une histoire très romanesque.

Alexandre, chef du clan, se rappelle de la rencontre avec sa femme : « C’était il y a 20 ans. J’avais une caravane sur le terrain tzigane de Nanterre. Elle aussi. J’étais en voiture, la croise dans une allée, l’interpelle : « Qu’est ce que tu fais ? », « Je fais la misère ! », « Viens faire la misère avec moi… » »

A cette époque, Alexandre a déjà un lourd passé. Fils Bouglione, il « grandit dans la ménagerie ». « J’ai travaillé toute ma jeunesse avec les lions et les tigres. Les fauves sont des tueurs mais ne m’ont jamais effrayé. Mon père n’aimait pas ça, il était contre. Moi, je me suis toujours sauvé avant d’avoir peur ! » confie-t-il d’un demi sourire. Très tôt, il quitte sa famille et la « vie infernale » de leur cirque. Vivant d’abord de numéros de rue, il accomplit sa passion pour la musique et devient joueur de luth baroque. Poète aussi. Une existence de saltimbanque jusqu’à ce qu’un drame personnel l’arrête : « Je n’arrivais plus à jouer ».

Delia entre à son tour dans la caravane. Ses cinq enfants et cinq petits-enfants ne lui ont fait perdre ni tour de taille ni air espiègle. Volubile, un sourire bagué d’or, elle gère les réservations, la communication, la comptabilité. C’est elle la chanteuse de l’orchestre : « Je viens d’une famille de musiciens. Un Tzigane joue de plusieurs instruments. Le violon, c’est l’oiseau. Il fait pleurer, amène la nostalgie. L’accordéon donne la joie, la folie. La contrebasse est essentielle, son rythme est comme le battement du cœur. »

Elle a 16 ans lorsqu’elle fuit, en 1987, la Roumanie et la dictature Ceaucescu. Seule, avec un groupe de passeurs. « Je ne supportais plus les injustices que subissait ma communauté et les pressions exercées par le régime pour la sédentariser. Si je restais, je mourrais. » Des années de clandestinité, un long périple qui lui fait découvrir la Serbie, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, puis la France. Sur un terrain vague réservé aux gens du voyage, elle trouve refuge. Et son mari.

Alexandre offre à Delia la liberté de rester nomade et de retrouver ses parents qui les rejoignent de Roumanie. En 1994, ils fondent le cirque Romanès : « On a commencé avec rien du tout. Ni costumes ni projecteurs. On a tout fabriqué nous-même, avec des bouts de ficelle. Le public a adoré et on a gardé cet esprit », explique la belle gitane.

Itinérant, le cirque s’installe, tous les ans, deux ou trois mois à Paris. Avant, ils étaient à Bordeaux, à Turin en Italie, en Russie – « un peuple déprimé » se navre Alexandre – et en Chine. L’entrée du petit chapiteau est surveillée par Piki, un « chien-chien à sa mémère » ; très affectueux, il se prélasse au soleil. A l’intérieur, l’heure est aux répétitions, sous la lumière d’un rouge teinté par la toile. « C’est un spectacle simple et intime, des numéros très courts assurés par les jeunes, au rythme de la musique des balkans, jouée par les anciens », présente le meneur de troupe.

Preda, le trompettiste, fait pratiquer quelques notes à Alain, 15 ans. Le même dont le corps vif et agile ravit les spectateurs à chaque pirouette, saut, roue et autres jongleries. « On est huit du même âge, on joue tout le temps ensemble ! » L’adolescent se lie aussi souvent d’amitiés lors de leurs multiples étapes. Notamment à Shangaï : « les Chinois sont très gentils, je m’y suis fait des tas d’amis. On reste en contact sur Internet. » Son cousin, Claudio, 17 ans, s’exerce à l’échelle et maîtrise son équilibre : « J’aime voyager. J’ai des petites copines partout ! » rit-il. Puis, s’assombrissant : « En France, je suis chagriné par les préjugés sur les Roumains. On nous associe à des voleurs. C’est faux. »

Pour Alexandre, le pays ne compte pas. Eternels nomades, originaires d’Inde, les Tziganes ont pour unique sentiment d’appartenance celui de leur tribu. Chez les Romanès, les enfants ne vont pas l’école et suivent des cours particuliers. Ils parlent tous français, roumain et tsigane. « Une langue indienne, pauvre, de survie. Un seul mot peut désigner trois ou quatre choses. On est toujours au bord du précipice, on doit se faire comprendre vite », achève Alexandre. Surtout lorsqu’on crie : « Attention, je tombe ! Attrape moi ! »

 

Lien publication : http://issuu.com/dailleurs/docs/dailleurshd

Filled Under : Articles